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Beaux parleurs

La preuve qu'un brillant parcours scolaire - médecine, Sciences Po, l'ENA et un MBA à HEC - n'interdit dit pas de dire n'importe quoi.

· France,communication,pipo

Attention, ce billet est un peu long, prévoyez une dizaine de minutes de calme.

Je suis tombé sur la dernière tribune du fameux Dr Laurent Alexandre, publiée dans l'Expansion le 12.07.17 (Demain, tous codeurs ? Pas si vite !).

J'ai pour habitude de ne pas lire les papiers des journalistes et autres communicants sur les sujets qui me concernent. Question de principe et d'hygiène intellectuelle.

J'ai fait une exception car il se trouve que j'avais bien aimé son intervention en Janvier 2017, au Sénat [YT]. Je n'aurais pas dû.

Allez-y, lisez le texte de ce futurologue, il l'a mis en ligne sur son FB, j'ai copié-collé l'image. Vraiment lisez-le. Si vous êtes ici, c'est que vous avez le temps de le prendre.

Récupéré sur le site FB du bonhomme.

Vertigineux, n'est-ce pas ?

Dans les lignes qui suivent, j'ai résumé les idée-forces de son propos, proposé quelques éclairages contextuels et agrémenté le tout de commentaires personnels qui, je l'avoue, sont assez désobligeants.

§1 Comparaison de la production de code informatique avec l'électricité.

« [A]-t-on envisagé que 100% des jeunes deviennent électriciens en 1895,
lorsque l’électricité s’est généralisée et est devenue
la base de la deuxième révolution industrielle ?
 »

Contexte

  • L'électricité est un phénomène physique théorisé par JC Maxwell (1865) qui permit de déduire l'existence de l’électron par JJ Thomson (1887) ; l'homme s'est épargné un destin de hamster en inventant des machines produisant cette électricité, à partir de diverses sources d'énergies.
  • Le code est une production intellectuelle ressemblant à un texte.

La comparaison n'a donc aucun sens.
Le propos non plus : qui parle de former 100% de jeunes au métier de développeur ? Quel type de dev, d'ailleurs ?

S'il peut être pertinent de former des jeunes à la maîtrise basique d'un langage informatique dès la primaire, dans le cadre d'un apprentissage à la résolution logique de problèmes (cf Seymour Papert), il y a un monde entre faire bouger la tortue Logo sur un écran (ce qui est beaucoup moins idiot qu'il n'y parait) et pouvoir contribuer au noyau Linux.

§1 Une culture informatique est importante pour le citoyen. Le code « bas de gamme » est produit par des personnes peu diplômées et sera, dans le futur, généré par une IA.

« Le code informatique bas de gamme sera entièrement automatisé grâce à l’intelligence artificielle (IA), qui sera quasi gratuite ».

Contexte

  • Rien n'est gratuit dans ce bas monde.
  • Qu'est-ce qu'un code « bas de gamme » ? Un code produit par de la sous-traitance indienne ? Le code « bas de gamme » serait français, ou occidental ?
  • Personne n'écrit du code brut, sous forme de 0 et de 1. Rares sont ceux qui écrivent de l'assembleur, et encore moins du binaire. Des programmes écrivent des programmes depuis longtemps. Ça a même un nom : compilation et méta-programmation, classique en LISP.
  • NVidia produit des processeurs spécialisés pour le traitement graphique. Ces processeurs sont massivement utilisés par certains types de programmes d'apprentissage automatique basés, entre autre, sur une approche connexionniste massivement parallèle (ex: réseaux de neurones).
  • L'IA ne se limite pas qu'aux réseaux de neurones.
  • De quelle IA parle-t-il, d'ailleurs ? HAL ?

Le code informatique est un art, sinon une activité artisanale qui ne peut pas (encore ?) être totalement produit par une machine. Sans préjuger des connaissances probablement très vastes du Dr Laurent Alexandre, j'ose dire que cette remarque est typique d'une personne qui ne sait pas coder. Le lecteur pressé pourra arrêter la lecture sur cette constatation, puisque tout le reste de l'article repose sur la génération automatique de code informatique par un intelligence artificielle (IA).

Que reste-t-il ? Il faudra bien dire à cette fabuleuse IA, solution de tous nos problèmes (!), quelle application elle devra générer. Et donc lui décrire la feuille de route, les attentes, le cahier des charges ... bref, lui expliquer le projet. Ce passage d'une description humaine à une description machine nécessitera probablement quelque chose ressemblant à un langage de programmation, qui permet justement d'exprimer un besoin ou de détailler une logique particulière à une machine, pour exécution. La traduction en langage machine nécessite un autre programme, qu'on appelle compilateur.

Petite digression.


Soyons beau joueur, à défaut d'être beau parleur : à la limite, l'IA va pouvoir interpréter le contexte et inférer toute seule ce qu'il faut faire, permettant de produire un logiciel à partir d'un cahier des charges peu précis - moins précis qu'un langage de programmation classique. Admettons.

Dans ce cas, je déconseille fortement que ce code tourne pour quoi que ce soit de critique, comme un réacteur nucléaire ou de toute autre application sensible (au hasard tous les exemples que le Dr Laurent Alexandre cite plus tard, genre un pacemaker) où l'interprétation n'a pas sa place.

§2 Architecte informatique et data scientists sont des métiers complexes qui demandent plus de neurones que codeur informatique. La métaphore de la langue
étrangère s'applique mal au code informatique, car l'immersion est impossible.

« (...) tout le monde peut devenir bilingue par immersion linguistique précoce, seule une minorité — hélas — pourra maîtriser le code informatique pour en faire un métier ».

Contexte

  • Architecte informatique a un sens, mais au vu des paragraphes précédents, je ne sais pas ce que le Dr Laurent Alexandre veut dire.
  • Data scientist a aussi un sens, et est en effet un métier multidisciplinaire alliant méthode scientifique, mathématiques, algorithmie et ... développement de code informatique.

La métaphore de la langue étrangère me parait justement très bonne. Dur de nier que le cerveau humain est une fantastique machine à apprendre les langues. Le fait que l'apprentissage se fasse en partie inconsciemment n'implique pas qu'il n'y a pas un travail. Un langage informatique est un langage (d'où le nom) avec une grammaire et du vocabulaire. La structuration d'un programme informatique nécessite réflexion, organisation et logique, points qu'on pourrait rapprocher de la construction d'un argumentaire ou d'un discours classique.

Comparer un code d'apprentissage automatique impliquant algorithmie poussée, mathématiques etc avec l'écriture d'une page web HTML+CSS, a à peu près autant de sens que comparer le Voyage de LF Céline avec un papier dans l'Expansion. Il est tout à fait étonnant que quelqu'un qui s'exprime si souvent sur l'IA puisse tenir ce genre de propos.

 

Enfin, quelqu'un d'à peu près normal qui ne pourrait communiquer toute la journée qu'avec des programmes écrits en Python deviendrait bilingue en Python, je parie. Ou fou.

§3 L'IA va supplanter l'homme dans la création d'outils informatiques, créant une concurrence impitoyable pour les codeurs bas de gamme et autres « bidouilleurs de code ».

« Il faut bien sûr donner une culture numérique de base à tous les enfants (...),
mais il est plus crucial encore de former leur esprit critique,
ce qui les protégera de la concurrence de l’IA
 »

Contexte

  • L'histoire médiatique de l'IA fonctionne par cycle. Nous sommes actuellement dans un phase où l'IA apparaît comme la solution à beaucoup de problèmes techniques, i.e. « printemps de l'IA » [WP].

Le Dr Laurent Alexandre pousse l'idée d'un remplacement technologique par l'IA. Fonds de commerce ou anticipation fulgurante ? Comment peut-on encore souscrire à cette effervescence autour du futur radieux promis par l'IA. Celui qui ne connaît pas l'histoire est condamné à la revivre ... ? Pour rappel, derrière les programmes, il y a des hommes. « I'm doing a (free) operating system (just a hobby, won't be big and professional like gnu) for 386(486) AT clones » (Linus Torvalds, 1991).

§4 La formation actuelle en informatique est dépassée, voire dangereuse. Les élites scolaires et académiques, fortes de multiples savoirs, formeront les "codeur" du futur. L'avenir est à la start-up.

« [Coder] sera davantage un boulot pour diplômés de X plus
Harvard Law School que d’amateurs bien intentionnés
 ».

Contexte

  • Discours classique qui met la start-up au centre la vie économique (X Niel, Station F) avec les formations alternatives (Ecole 42).
  • Xavier Niel, « premier entrepreneur français à avoir décrypté le futur » ? Si Free est un joli coup, il a longtemps travaillé dans le minitel rose et les peep-shows, ce qui lui a valu quelques démêlés avec la justice et une condamnation - enfin, si on croit WP. Depuis Free, son activité est surtout financière et médiatique.

Anticipation pure. Actuellement, les écoles d'ingénieur les plus prestigieuses ne forment que très peu de développeurs. S'il est vrai que l'innovation semble portée par les petites structures, la R&D en IA est l'apanage des institutions publiques ou des grands groupes (GAFA et entreprises classiques).

Donc le Dr Laurent Alexandre flatte les puissants et suit l'air du temps.
En racontant globalement n'importe quoi.

Une IA vraiment dégueu ?

Mensonge, invention, arnaque.

Et encore, il ne parle pas de blockchain.

Dommage, on aurait bien rigolé.

 

D'aucuns diront que je joue encore les redresseurs de torts, que je suis continuellement négatif, critique ... certes. Je prêche peut-être dans le désert, et je doute que ma prose remonte suffisamment haut pour titiller le neo-cortex des visibles. Mais ces discours alarmistes basés sur une pseudo-maîtrise d'une technologie complexe (l'IA) ont tendance à me hérisser le poil.

Je vous ai énervé? -> questions@oceandata.io

J'ai écrit des trucs faux ? Possible, je n'ai malheureusement pas le temps de tout relire et vérifier. Le jour où j'écrirai des tribunes dans des journaux nationaux, oui, je prendrai le temps d'être parfois plus précis.

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